Pendant quinze ans, Olivier Toche a mené une enquête minutieuse pour retrouver les descendants de deux familles juives que ses grands-parents ont sauvées à Nice en 1943. Une quête personnelle qui a permis de reconstituer un pan méconnu de l'histoire locale et de réunir des familles séparées par la guerre.
Points Clés
- Olivier Toche a passé 15 ans à rechercher les descendants des familles Benaroya et Bauchman, sauvées par ses aïeux pendant la Seconde Guerre mondiale à Nice.
- L'enquête a débuté à partir des mémoires de son père, Jean Toche, et de lettres anciennes.
- La tragédie a uni les familles lorsqu'Émile Toche, son oncle, s'est noyé en aidant les Benaroya à fuir.
- Grâce aux archives, à des sites de généalogie et à des coïncidences, il a réussi à contacter les descendants en France, en Israël et au Royaume-Uni.
- Cette démarche a permis d'entamer une procédure pour que ses aïeux soient reconnus comme « Justes parmi les Nations ».
Une histoire familiale révélée par des mémoires
Tout a commencé avec la lecture des mémoires de son père, Jean Toche. Né en 1930, ce dernier a documenté dans ses écrits les actes courageux de ses parents, Mathilde et Étienne, et de son frère aîné, Émile, durant l'Occupation à Nice. Avant de publier ces textes à titre posthume en 2022, son fils Olivier a voulu vérifier chaque détail et, surtout, retrouver la trace des personnes dont la vie avait été sauvée.
« Au fur et à mesure, des bribes de la mémoire de mon père se sont éclairées différemment », explique Olivier Toche. Cette quête, qui a duré plus d'une décennie, l'a plongé au cœur d'une histoire mêlant amitié, sacrifice et résilience.
L'amitié et le drame de 1943
En 1942, alors que Nice est encore sous occupation italienne et considérée comme un refuge relatif, Élie Benaroya se lie d'amitié avec son camarade de classe, Émile Toche. Mais l'arrivée des Allemands en septembre 1943 change radicalement la situation pour les familles juives.
Étienne Toche, le père d'Émile, qui travaille à la mairie de Nice, prend alors une décision risquée. Il fait établir un duplicata de son livret de famille et confie l'original aux Benaroya pour leur permettre de fuir. Pour rendre la supercherie crédible, son fils Émile, âgé de 19 ans, les accompagne.
Nice, une zone de refuge précaire
De fin 1942 à septembre 1943, la zone d'occupation italienne, incluant Nice, a servi de refuge à des milliers de Juifs fuyant les persécutions dans la zone occupée par les Allemands. Cependant, avec la capitulation de l'Italie et l'arrivée de la Gestapo, cette sécurité a volé en éclats, déclenchant une chasse à l'homme brutale.
Leur fuite les mène à Annecy, mais le voyage tourne au drame. Lors d'une sortie en barque sur le lac, Émile Toche, accompagné de Lily Benaroya, la cousine d'Élie, est surpris par une tempête. Il meurt noyé. Son corps ne sera jamais retrouvé, laissant une blessure profonde dans les deux familles.
Une enquête de longue haleine
Armé des mémoires de son père et de quelques lettres échangées après la guerre, Olivier Toche a commencé son enquête en 2009. Il a d'abord posté un message sur le site de l'association des Anonymes, Justes et Persécutés durant la période Nazie (AJPN), espérant trouver une piste.
Pendant des années, ses recherches ont piétiné. Ce n'est qu'en 2015 qu'il apprend par un ancien collègue le décès de Lily Benaroya en 2013. Il découvre qu'elle avait été interprète pour l'ONU à New York avant de s'installer en Israël et qu'elle avait une fille, Alice Sherwood, vivant à Londres.
La technologie au service de la mémoire
La persévérance d'Olivier a fini par payer grâce à une combinaison d'archives traditionnelles et d'outils numériques. En 2017, il trouve dans les archives départementales la confirmation qu'Élie Benaroya et son oncle Émile étaient bien dans la même classe au lycée Masséna.
Le déclic numérique
En 2021, une offre promotionnelle de 24 heures d'accès gratuit au site de généalogie MyHeritage a été le véritable tournant de l'enquête. C'est grâce à cette opportunité qu'Olivier a pu trouver un arbre généalogique contenant les noms qu'il cherchait.
Cette recherche le mène à une certaine Catherine Benaroya, résidant en Israël. Il la contacte via Facebook. La réponse est quasi immédiate : elle confirme l'histoire et le met en relation avec sa sœur aînée, Anne, qui avait elle-même fait des recherches sur leur histoire familiale. Élie était bien leur oncle.
« Elle a lu les mémoires de mon père. Elle a confirmé des éléments, mis l’accent sur d’autres… plein de choses se sont éclairées », se réjouit Olivier.
Retrouver la deuxième famille
Avec l'aide des descendantes Benaroya, une démarche est lancée auprès de Yad Vashem, l'institut international pour la mémoire de la Shoah, pour que la famille Toche soit reconnue comme « Justes parmi les Nations ». Mais l'institut souhaitait également retrouver la trace de la deuxième famille sauvée, les Bauchman, pour étayer le dossier.
La tâche était complexe, car les descendantes avaient changé de nom en se mariant. C'est finalement un événement triste qui a fourni la clé : le décès de Monique Bauchman en 2023. Son avis de décès, publié dans Le Républicain Lorrain, mentionnait les noms de ses filles, permettant à Olivier de prendre contact.
Des retrouvailles chargées d'émotion
Les pièces du puzzle se sont finalement assemblées. Olivier a pu contacter les fils d'Élie Benaroya, Philippe et Miguel, ainsi qu'Alice Sherwood, la fille de Lily. Ces échanges ont permis de compléter l'arbre généalogique et de partager des souvenirs transmis de génération en génération.
L'un des souvenirs les plus touchants est celui d'un gâteau au chocolat. En 1943, en plein rationnement, la mère de Lily avait offert ce gâteau aux Toche en signe de gratitude. La tante d'Olivier, Suzanne, dernière survivante de cette époque, a eu un flash en entendant cette histoire.
« Elle revoyait très bien ce gâteau, exceptionnel car ils n’avaient pas vu de chocolat depuis très longtemps », raconte Olivier. L'anecdote, touchante, révèle aussi les tensions de l'époque : son oncle Émile en avait tellement mangé qu'il en avait été malade, au point que sa mère avait soupçonné un empoisonnement. Un détail qu'Olivier a hésité à partager, mais qui a finalement amusé les descendants. « Une mère juive aurait réagi de la même façon », lui ont-ils répondu en riant.
Aujourd'hui, grâce à la détermination d'un homme, les liens brisés par la guerre sont renoués et la mémoire d'un acte de bravoure à Nice est enfin pleinement honorée.





