Le procès très attendu concernant la gestion de la Société publique locale (SPL) des ports de Menton s'est ouvert cette semaine devant le tribunal correctionnel de Marseille. Le maire de la ville, Yves Juhel, et son ancien adjoint aux Finances, Mathieu Messina, figurent parmi les principaux prévenus dans une affaire de détournements de fonds publics présumés s'élevant à plusieurs centaines de milliers d'euros.
Les juges marseillais auront la tâche, jusqu'à la fin de la semaine, de déterminer les responsabilités de chacun dans ce qui s'apparente à un système de dépenses opaques et de train de vie fastueux financé par des fonds publics. L'enquête, menée par la Juridiction interrégionale spécialisée (JIRS) de Marseille, a mis au jour des pratiques qui interrogent sur la gestion des deniers de la collectivité.
Les points clés de l'affaire
- Le maire de Menton, Yves Juhel, et son ancien adjoint, Mathieu Messina, sont jugés pour détournements de fonds publics présumés.
- Le préjudice est estimé initialement à 700 000 euros, mais pourrait atteindre près de 2 millions d'euros selon l'enquête.
- Mathieu Messina est accusé d'avoir utilisé les fonds de la SPL pour financer un train de vie luxueux.
- Yves Juhel est poursuivi pour détournements de fonds publics et recel, notamment pour des dépenses liées à sa campagne électorale de 2022.
- Le procès se tient à Marseille et implique plusieurs autres prévenus, anciens collaborateurs et proches.
L'origine du scandale : un audit révélateur
L'affaire a éclaté à l'automne 2023, suite à un audit financier commandé sur les comptes de la Société publique locale gérant les ports de Menton. Les résultats de cet examen ont rapidement révélé une série de dépenses jugées suspectes et excessives, déclenchant une enquête judiciaire approfondie.
Au cœur du système présumé se trouve Mathieu Messina, alors directeur de la SPL et adjoint aux Finances de la ville. Les enquêteurs le soupçonnent d'avoir utilisé la carte bancaire et les chéquiers de la société comme s'il s'agissait de son compte personnel. Les dépenses en question couvrent un large éventail de prestations de luxe, allant de voyages privés à des repas dans des restaurants étoilés, en passant par l'achat de produits haut de gamme comme du caviar et du champagne.
Un préjudice potentiellement millionnaire
Si le montant initialement évoqué lors de la découverte des faits était de 700 000 euros, les investigations menées par la JIRS de Marseille ont réévalué le préjudice total. Celui-ci pourrait désormais avoisiner les 2 millions d'euros, illustrant l'ampleur des flux financiers sortants de la SPL sur plusieurs années.
Les accusations portées contre les principaux prévenus
Mathieu Messina, qui a depuis été contraint à la démission, reconnaît une partie des faits qui lui sont reprochés. Il doit répondre de chefs d'accusation lourds, incluant les détournements de fonds publics, le blanchiment, la corruption passive, ainsi que le faux et usage de faux. Cependant, il a affirmé dès le début de l'affaire qu'il n'agirait pas comme seul fusible.
« Je tomberai, mais je ne tomberai pas seul. »
Cette déclaration, rapportée à plusieurs reprises, suggère que les détournements pourraient s'inscrire dans un système plus large, impliquant potentiellement d'autres bénéficiaires. L'enquête s'est notamment intéressée à l'hypothèse de rémunérations occultes profitant à un cercle plus étendu.
Le rôle du maire Yves Juhel
La présence du maire de Menton, Yves Juhel, sur le banc des prévenus donne une dimension politique majeure à ce procès. Il est poursuivi pour détournements de fonds publics et recel. Les enquêteurs s'interrogent sur son éventuel bénéfice des largesses de la SPL.
Plusieurs points spécifiques sont examinés par le tribunal :
- Des factures liées à sa campagne électorale de 2022 auraient-elles été réglées, directement ou indirectement, par la SPL ?
- A-t-il reçu des sommes en liquide pour des dépenses personnelles, comme un voyage en Corse ?
Le mandataire financier de sa campagne avait, à l'époque, signalé des difficultés de paiement, ce qui a renforcé les soupçons des enquêteurs sur l'origine des fonds ayant permis de régler certaines dépenses.
Qu'est-ce qu'une Société Publique Locale (SPL) ?
Une SPL est une société anonyme dont le capital est entièrement détenu par des collectivités locales (comme une commune). Elle agit pour le compte de ses actionnaires publics dans des domaines variés comme la gestion de services (ports, eau, déchets) ou l'aménagement urbain. Son statut impose une gestion rigoureuse des fonds, qui restent d'origine publique.
Un cercle élargi de prévenus
Au-delà du duo Juhel-Messina, plusieurs autres personnes sont appelées à la barre pour s'expliquer. Leurs implications présumées varient, illustrant les différentes ramifications de l'affaire.
Parmi eux figurent l'ex-directrice administrative de la SPL, Sabine Guido, ainsi que le Directeur Général des Services (DGS) de Menton, Eric Le Floch, qui a par ailleurs été reconnu comme lanceur d'alerte dans ce dossier. D'autres collaborateurs et entrepreneurs, comme Philippe Mariotti, Guillaume Tolisano, Pietro Furnari et Mélodie Huant, sont également jugés pour des motifs allant du détournement de fonds à la minimisation de frais de campagne électorale ou au faux et usage de faux.
Deux autres protagonistes ont déjà été jugés dans le cadre d'une procédure de comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC). L'ancien directeur de cabinet, Franck Giovanucci, a été condamné à six mois de prison avec sursis. Sébastien Degiovanni, un ex-associé de Mathieu Messina, a quant à lui écopé d'une peine de 14 mois de prison avec sursis et d'une amende de 25 000 euros.
Le verdict du tribunal correctionnel de Marseille est attendu en fin de semaine. Il devra non seulement statuer sur la culpabilité des différents prévenus, mais aussi éclaircir les zones d'ombre d'un système qui a potentiellement permis de puiser abondamment et illégalement dans les caisses d'une société financée par l'argent public.





