Les autorités judiciaires des Alpes-Maritimes intensifient leur lutte contre le blanchiment d'argent issu du trafic de stupéfiants. Avec 12 millions d'euros d'avoirs criminels saisis au premier semestre, le procureur de la République de Nice, Damien Martinelli, met en lumière un secteur particulièrement surveillé : celui du bâtiment et des travaux publics (BTP).
Points Clés
- 12 millions d'euros d'avoirs criminels ont été saisis par le parquet de Nice durant les six premiers mois de l'année.
- Le secteur du BTP fait l'objet d'une "attention particulière" pour des schémas de blanchiment complexes.
- Le procureur distingue le "blanchiment de proximité" et les réseaux internationaux utilisant des sociétés-écrans.
- Un manque d'enquêteurs spécialisés constitue un défi majeur pour les services judiciaires.
Des saisies record et une vigilance accrue
La lutte contre la criminalité financière sur la Côte d'Azur porte ses fruits. Les chiffres communiqués par le parquet de Nice témoignent d'une activité soutenue. Au cours des six premiers mois de l'année, les saisies d'avoirs criminels, toutes infractions confondues, ont atteint 12 millions d'euros.
Cette somme s'inscrit dans une tendance à la hausse, après 11,3 millions d'euros saisis en 2024 et 13 millions en 2023. "Nous serons sur une année importante", a commenté Damien Martinelli, procureur de la République de Nice. Il précise que ces montants incluent souvent des biens immobiliers, dont la valeur est particulièrement élevée dans la région.
Les chiffres de la lutte anti-blanchiment
En ce qui concerne l'argent liquide, principalement lié au trafic de stupéfiants, 1,2 million d'euros ont été saisis l'an dernier. Le parquet de Nice traite en moyenne une cinquantaine de dossiers de ce type chaque année.
Deux visages du blanchiment d'argent
Le procureur Martinelli, qui a auparavant dirigé la division de lutte contre la criminalité organisée à Marseille, distingue deux principaux modes opératoires pour réinjecter l'argent de la drogue dans l'économie légale.
Le premier est qualifié de "blanchiment de proximité". Il s'agit de l'utilisation de commerces de quartier, comme des restaurants rapides ou des salons de coiffure, pour dissimuler des flux d'argent liquide. Bien que visible, ce phénomène n'est pas considéré comme étant en "explosion" selon les dossiers judiciaires actuels.
Le second circuit est bien plus structuré. Il repose sur des réseaux internationaux qui utilisent des sociétés offshore, notamment à Dubaï ou au Maghreb, pour brouiller les pistes et rendre les fonds intraçables. C'est dans ce cadre que certains secteurs économiques deviennent des cibles privilégiées.
Le BTP, un secteur sous haute surveillance
Au-delà des commerces de proximité, un secteur attire particulièrement l'attention des enquêteurs : le bâtiment et les travaux publics. Selon le procureur, des mécanismes sophistiqués y sont à l'œuvre, faussant la concurrence et alimentant l'économie souterraine.
"L'un des secteurs sur lesquels on a une attention particulière, c'est le secteur du BTP. Il peut y avoir certaines entreprises peu scrupuleuses qui se fournissent auprès d'entités qui font l'intermédiaire avec le trafic de stupéfiants."
Damien Martinelli, procureur de la République de Nice
Comment fonctionne le système ?
Le schéma décrit par le magistrat est complexe. Des entreprises du BTP récupèrent de l'argent liquide issu du trafic via des mécanismes de compensation. Le système repose sur de la fausse facturation pour justifier des mouvements de fonds.
Ensuite, des virements sont effectués vers les comptes de sociétés intermédiaires. "Le plus souvent à l'étranger", précise Damien Martinelli. Ces structures sont souvent des "sociétés éphémères", créées uniquement pour abriter ces flux financiers illicites avant de disparaître.
Le rôle des sociétés éphémères
Ces entreprises, souvent sans réelle activité économique, sont un outil clé du blanchiment moderne. Elles permettent de créer une apparence de légalité pour des transactions financières qui, en réalité, servent à recycler de l'argent sale. Leur courte durée de vie complique le travail des enquêteurs.
Les défis de l'action judiciaire
Pour contrer ces fraudes, les autorités s'appuient sur des structures de coopération comme le CODAF (Comité Opérationnel Départemental Anti-Fraude). Ce comité réunit les services de la justice, l'inspection du travail et la préfecture pour mener des contrôles administratifs ciblés sur certains commerces et entreprises.
Cependant, l'action de la justice est confrontée à une contrainte majeure : les effectifs. "Nous rencontrons un déficit en termes d'enquêteurs pour traiter de manière optimale ces problématiques", reconnaît le procureur. La complexité des montages financiers exige des compétences spécialisées et du temps, des ressources qui s'avèrent limitées.
La surveillance du secteur du BTP et des flux financiers internationaux reste donc une priorité pour le parquet de Nice, qui entend poursuivre ses efforts pour démanteler les réseaux qui sapent l'économie locale.





