Le viol conjugal, longtemps minimisé et entouré de silence, émerge enfin du tabou. Des témoignages poignants de femmes révèlent une réalité complexe et souvent ignorée, tandis que des études récentes et des évolutions législatives mettent en lumière l'ampleur de ce phénomène.
Points Clés
- 14% des femmes affirment avoir été victimes de viol conjugal.
- Pour 31% des hommes, contraindre sa partenaire n'est pas un viol.
- La notion de devoir conjugal a été remise en question par la Cour européenne des droits de l'homme en 2025.
- Le non-consentement est désormais explicitement intégré à la définition pénale du viol en France.
- La montée du masculinisme inquiète les experts, légitimant parfois la violence.
Des récits bouleversants brisent le silence
Jennifer, Pauline et Léa, des femmes aux parcours différents, partagent une expérience commune : celle du viol conjugal. Leurs témoignages illustrent la diversité des situations et la difficulté de reconnaître et de nommer ces violences au sein d'une relation intime.
Léa, 35 ans, se souvient d'une nuit où elle s'est réveillée sous l'emprise du sommeil et de la MDMA, réalisant que son compagnon la pénétrait sans son consentement. « Ça n’avait rien à voir avec un rapport de couple », confie-t-elle. Malgré l'absence de violence physique, l'acte a été rapide et non consenti. Elle a mis du temps à employer le mot « viol » pour décrire ce qu'elle a vécu, et son compagnon a d'abord refusé de l'entendre.
« C’est dur de dire j’ai été violée par quelqu’un que j’aime, mais ce n’est arrivé qu’une seule fois. »
Cette difficulté à verbaliser et à confronter la réalité du viol au sein du couple est un thème récurrent. Léa n'en a parlé qu'à une seule amie, craignant le jugement de ses proches sur l'homme qu'elle aime.
Chiffre clé
Une enquête Ifop de juillet 2025 révèle que 14% des femmes ont été victimes de viol conjugal. Ce chiffre, bien que non exhaustif, souligne l'ampleur cachée du problème.
La banalisation du non-consentement
L'enquête Ifop met en lumière une perception alarmante du consentement. Pour 31% des hommes interrogés, contraindre sa partenaire à un rapport sexuel malgré son refus n'est pas considéré comme un viol. Ce pourcentage monte à 17% chez les 18-34 ans, et 7% des hommes déclarent être passés à l'acte.
Pauline, 31 ans, assistante commerciale, a vécu une situation où l'amour s'estompait et le désir n'était plus présent. Sous l'emprise de somnifères pour des insomnies, elle a découvert que son compagnon avait des rapports sexuels avec elle pendant son sommeil. Elle s'est sentie « obligée de dire oui » parfois, dans l'espoir d'apaiser la situation.
Contexte des violences sexuelles
En 2024, les services de sécurité français ont enregistré 122 600 victimes de crimes et délits à caractère sexuel, une hausse de 7% en un an. Plus d'un quart de ces violences ont lieu dans le cadre familial, mais les viols conjugaux ne sont pas spécifiquement détaillés dans ces statistiques.
Les conséquences de ces actes sont profondes. Pauline décrit des années difficiles après la rupture : « du mal à me regarder dans un miroir, me sentir sale, prendre des douches qui ne finissaient pas, des blocages sexuels et la libido qui prend un coup ». Son témoignage, comme celui de Jennifer, vise à aider d'autres victimes à se sentir moins seules et à oser parler.
Un système de domination et ses conséquences
Jennifer, 34 ans, a subi seize ans de violences multiples de la part de son partenaire. Les viols étaient pour lui « sa dernière carte », survenant à chaque demande de séparation. « J’avais des plaques pendant ou après chaque rapport », se souvient-elle, pensant être malade alors que son corps tentait de l'alerter.
Ces récits soulignent la dimension de domination. Céder n'est pas consentir, un point crucial que Stéphanie Le Gal-Gorin, sociologue spécialisée dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, met en avant. Elle explique que la banalisation du sexisme contribue à ce que le viol conjugal ne soit pas toujours perçu comme un problème grave par une partie de la population.
L'impact du masculinisme
La sociologue s'inquiète également de la montée du masculinisme, une idéologie qui défend la suprématie masculine. Un rapport du Haut Conseil à l'Égalité (HCE) de janvier 2026 estime que 17% des Français de plus de 15 ans adhèrent à ce « sexisme hostile ». Ces discours, omniprésents sur les réseaux sociaux, peuvent « légitimer le passage à l’acte, banaliser des violences et, dans ses formes les plus extrêmes, aller jusqu’à l’apologie du viol et du meurtre », alerte le HCE.
L'évolution du cadre légal et la notion de devoir conjugal
La notion de « devoir conjugal », bien que non explicitement mentionnée dans le Code civil, a longtemps été déduite de l'article 215, qui oblige les époux à une communauté de vie. Cette interprétation a pu mener à des divorces pour faute en cas d'absence de rapports intimes.
Cependant, des avancées législatives récentes changent la donne. Le 2 janvier 2025, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a condamné la France pour avoir débouté une femme dont le mari avait obtenu le divorce à ses torts exclusifs pour absence de relations sexuelles. Cette décision a replacé le consentement au cœur de la relation conjugale.
Plus récemment, le 8 novembre 2025, l'article 222-22 du Code pénal a été modifié pour intégrer la notion de non-consentement à la définition pénale du viol et des agressions sexuelles. Il stipule désormais que « le consentement est libre et éclairé, spécifique, préalable et révocable », et qu'il ne « peut être déduit du seul silence ou de la seule absence de réaction de la victime ».
Un vote historique
Le 28 janvier 2026, les députés ont voté à l'unanimité pour entériner dans le droit l'absence de tout devoir conjugal au sein du mariage. Cette proposition de loi transpartisane doit encore être examinée par le Sénat.
Ces évolutions sont « une évolution positive » mais arrivent « très tardivement », selon Stéphanie Le Gal-Gorin. Elle souligne que ces avancées sont largement dues au travail des féministes et des associations.
L'importance de la parole et de l'accompagnement
Dans les Alpes-Maritimes, le Centre d’information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF 06) a accueilli environ 1 200 femmes victimes de violences conjugales et/ou intrafamiliales l'année dernière. Ce nombre est en constante augmentation depuis la pandémie, signe d'une meilleure écoute et prise en charge.
« Tout ce qui touche à la sexualité et à l’intimité est encore hyper tabou », affirme Frédérique Grégoire-Concas, présidente du CIDFF 06.
Les associations jouent un rôle crucial dans l'accompagnement des victimes. Jennifer, devenue ambassadrice dans deux structures d'aide, insiste sur l'importance de parler et de chercher des ressources. « Il y a beaucoup de ressources, il ne faut pas hésiter à en parler même si je sais à quel point c’est difficile. »
Pour faire évoluer les mentalités, la présidente du CIDFF 06 préconise un renforcement des cours d'éducation sexuelle et à la vie affective à tous les âges. Il est essentiel d'apprendre aux jeunes filles qu'elles sont les seules à décider de leur corps et de leur sexualité.





